

Emmanuel Chastellière est un habitué de ce blog. Je suis allée aux Imaginales cette année en grande partie pour le rencontrer et lui faire dédicacer Himilce ( et aussi voir Fabien Cerutti). J’en ai profité pour lui demander s’il était partant pour une nouvelle interview au pays des trolls des cavernes et il a gentiment accepté, ce dont je le remercie chaleureusement. Place aux questions et réponses:
֎ La civilisation carthaginoise est peu répandue en Imaginaire. Pourquoi ce choix pour ton nouveau roman ? Est-ce une période que tu aimes beaucoup ?
En quête d’un nouveau projet, je me suis dit, « pourquoi ne pas chercher la comparaison avec Flaubert » ? Plus sérieusement, j’ai en effet toujours été fasciné par la civilisation punique et bien entendu le destin d’Hannibal. Et s’il avait réussi à l’emporter contre Rome… la face du monde en eût été changée, à n’en pas douter.
Lorsque j’ai eu l’opportunité de travailler avec Argyll, il était forcément question de développer un projet original, différent de tout ce que j’avais pu faire avant, et en même temps, je crois que ce virage historique est une conséquence logique de mon parcours, quand on se penche sur mes livres précédents.
֎ Pourquoi avoir choisi un personnage peu connu pour cette histoire et pas une figure historique ?
Justement pour mettre à profit ce statut de figure de l’ombre. Himilce est à peine mentionnée, parfois sans même qu’un nom ne soit donné, dans les récits antiques consacrés à la Deuxième guerre punique. Je pouvais donc me permettre de lui inventer une vie entière. Il me fallait « simplement » pour cela respecter la chronologie des évènements, car nous ne sommes pas dans une uchronie. On suit Himilce sur trois ans de sa vie, au début de la guerre, dont lectrices et lecteurs n’auront pas la conclusion : spoiler, Rome l’a emporté, avant de raser Carthage après le troisième conflit opposant ces deux superpuissances de l’époque.
J’avais également envie de retrouver une héroïne.

֎ En lisant le livre, on a vraiment l’impression de voir Carthage vivre sous nos yeux. Comment as-tu fait pour les recherches à la fois sur la ville et sur Himilce ? Il y a peu de données en France et certaines sont fausses ou romancées.
Oui, concernant Himilce, surtout, n’allez pas consulter la page Wikipédia française… Et déjà, merci pour ce qui est de rendre vie à Carthage !
Concernant la cité, du contexte et de l’époque, j’ai tout bêtement acheté une dizaine d’ouvrages sur le sujet, dans lesquels j’ai piochés selon mes besoins. Une chose que je voulais éviter à tout prix, c’est de verser dans le guide touristique ou l’encyclopédie. Il est parfois tentant de vouloir montrer aux lecteurs que l’on a bien fait ses devoirs à ce sujet, mais je crois avoir réussi à faire passer tous ces éléments via le contexte, notamment les quelques mots de vocabulaire punique présents.
֎ Justine Breton a dirigé le roman. Comment s’est-elle retrouvée sur ce projet et comment s’est déroulée la collaboration ?
Il se trouve que Simon Pinel était trop débordé pour assumer de front la direction de l’ouvrage et le reste de ses activités chez Argyll, sans même parler de la librairie Astrolabe encore en plein travaux à ce moment-là.
Après quelques tâtonnements, j’ai proposé le nom de Justine Breton, car elle-même s’était proposée de relire le manuscrit au moment de la phase de bêta-lecture et j’avais été impressionné par son investissement et la pertinence de ses remarques. Elle avait déjà rendu à mon sens le genre de texte annoté que l’on attend d’un éditeur. Donc, au bout d’un moment, quand les choses ont commencé à devenir tendues au niveau planning, sachant que le roman avait déjà dû être repoussé l’an dernier (par ma « faute »), j’ai décidé de suivre mon instinct en mettant en contact Justine Breton et Argyll.
La collaboration proprement dite s’est révélée idyllique, j’estime qu’on peut aller jusque-là… si ce n’est que nous n’avions donc pas beaucoup de temps devant nous si l’on voulait qu’Himilce arrive bien en librairie le 9 juin. Je pense que j’ai dû suivre 90 ou 95% de ses remarques, sans exagérer. Son regard m’a été très précieux de façon générale mais aussi sur certains points bien précis, notamment, je m’en souviens encore, une certaine réplique d’Aspar dans la seconde moitié du roman, en réaction à une chose que lui confie Himilce…

֎ Himilce est un roman aux thématiques modernes tout en ayant un fort aspect historique et réaliste. Est-ce difficile de concilier ces deux éléments ?
Non, je ne crois pas. En tout cas, pour ma part, et d’après certains retours, je pense notamment à la chronique du Culte d’Apophis, le roman ne plaque pas sur un contexte historique des questions modernes, ce qui était ma hantise principale. Les thématiques abordées sont, pour certaines, au cœur de notre actualité (à commencer par la guerre, mais quand n’a-t-elle pas été d’actualité ?), mais ce sont précisément des questions qui existent depuis que le monde est monde, y compris, pour me montrer très terre-à-terre, la problématique de la contraception !
Pour le reste, j’ai tâché de respecter ce que j’avais pu apprendre lors de mes recherches bibliographiques, notamment pour tout ce qui touchait aux croyances des gens de l’époque. Il n’y a qu’un seul personnage que l’on pourrait qualifier d’athée dans le roman, tout bonnement parce que croire aux dieux et en la magie, était « normal » à Carthage, du moins de ce que l’on en sait. Je suis même revenu dessus en vidéo. Mais on ne me fera pas croire pour autant que personne ne doutait.
֎ Y a-t-il d’autres périodes historiques que tu aimerais explorer au travers de tes écrits ?
Comme beaucoup, j’ai été ou suis toujours fasciné par certains destins, mais si l’on prend quelqu’un comme Alexandre le Grand, que raconter qui n’ait déjà été dit mille fois ? Y compris par exemple en basculant dans l’uchronie. Idem avec Napoléon. Si l’on pense ne serait-ce qu’à Téméraire de Naomi Novik il y a quelques années ou maintenant au nouveau cycle de François Baranger… J’aurai sans doute un regard différent du leur, mais cela suffit-il à « vendre » un projet ? Et avec l’univers de Célestopol, j’explore déjà le début 20e d’une certaine façon.
En réalité, j’aime l’histoire, donc n’importe quelle période peut me passionner. C’est avant tout une affaire de personnages derrière.

֎ Il y a très peu de sources sur Himilce, ce qui laisse la place à l’imagination pour forger son destin. Est-ce que l’écrivain est complétement libre de laisser cours à son imaginaire ou est ce qu’il doit se conformer à une réalité historique ?
Pour ma part, je voulais, comme je le disais plus haut, respecter ce que l’on sait de la vie d’Hannibal ou de la guerre entre Rome et Carthage. Une fois ce constat posé, telle figure historique a-t-elle harangué la foule à tel endroit de la ville ou telle autre a-t-elle surgi accompagnée d’éléphants un beau matin ? Je ne me suis pas interdit toute improvisation à la marge, car on parle d’un récit de fiction, pas d’un ouvrage universitaire.
Mais avec un personnage aussi méconnu, je sais que je ne me suis pas facilité l’existence pour une autre raison : si vous passez en librairie et que vous voyez les noms de Circé ou de Pénélope, sans même parler de Méduse, ça vous parlera fatalement davantage qu’Himilce. Du moins, à première vue. Alors, bien sûr, je peux toujours espérer que ce nom étrange intrigue les curieux, mais mon héroïne ne possède pas la célébrité d’autres protagonistes féminines ressuscitées récemment.
Et quelque part, c’est aussi pour cette raison que je l’ai choisie ! Je n’aime pas les redites et je n’aime pas la facilité. Me voilà servi.
֎ Peux-tu nous parler un peu de tes projets en cours ?
Avec plaisir ! Mon actualité immédiate sur le plan de l’écriture, c’est boucler, enfin là aussi devrais-je dire, mon troisième roman dans l’univers du Nouveau-Coronado, qui doit paraître l’an prochain chez Critic. Il se déroulera une génération après La Piste des Cendres et pourra se lire indépendamment de ce dernier ou de L’Empire du Léopard.
Je dirai que c’est un mélange des deux d’ailleurs. Il y a plus de magie que dans la Piste mais on retrouve la dimension politique de celui-ci.
Pour le reste, j’ai plusieurs casseroles sur le feu… Mais je vais me contenter de noms de code, pour le moment :
- Mr. Brightside.
- Flammes d’un Soleil d’Été.
J’ai aussi une nouvelle traduction en chantier, mais qui ne relève pas du domaine de l’imaginaire. De quoi donc me changer les idées après Le Livre des Martyrs !

Merci pour l’entretien !
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Merci à toi. Il me tarde d’en savoir plus sur les projets et leurs noms de code 😉
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Ah, ça… 🙂
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