Les Âmes de feu – Annie Francé-Harrar

Ce livre est un OLNI pour nous public français, car jamais publié dans notre langue. Il a été édité en 1920 par une scientifique avec une clairvoyance assez incroyable sur les dérives de notre monde industriel moderne s’éloignant sans cesse de la nature. Annie Francé-Harrar est effectivement une biologiste qui a travaillé sa vie sur les sols, publiant plus de 5000 articles scientifiques et 47 livres, agronome du vivant à une époque où d’autres illuminés inventaient la biodynamie. Son livre a donc été publié en langue française en 2024 par les éditions Belfond, avec une traduction signé Erwann Perchoc.

Dans ce monde, à maturité depuis quelques générations, l’ensemble de la population vit dans de grandes villes ultra-modernes, plus personne ne vit dans la nature sauf quelques rares excentriques. Tout le monde respire un air contrôlé, se consacre à la Culture, et mange de la nourriture de synthèse produite à partir d’azote extrait de l’atmosphère. Les derniers paysans, appelés cabanniers et très marqués par la vie en extérieur ont en effet été rapatriés dans les villes suite à la fin de la raison d’être de l’agriculture…

Mais une ombre plane sur cette civilisation en apparence idyllique : un scientifique de la citéA15, Henrik 19530, fait la découverte que la modification des paramètres atmosphériques pourrait à terme être catastrophique pour l’équilibre de la planète. Il se lance alors en parallèle dans une double quête : faire « s’échapper » certains de ses amis de la ville pour s’établir dans la nature, et plus important encore continuer ses recherches et convaincre la population de sa métropole A15 du risque qui plane sur la civilisation.

Autant le pitch pourrait faire sourire par son apparente naïveté si le livre sortait actuellement, mais il questionne nettement plus quand on sait qu’il a été écrit il y a 1 siècle ! On retrouve en effet tous les questions et conséquences à la base de la dérive climatique et culturelle actuelle : la parole scientifique peu écoutée voire muselée dès qu’elle devient trop anxiogène, le jusqu’au boutisme du pouvoir tentant de faire flotter un navire en train de couler, la confiance aveugle de la populace issue elle-même d’un contrôle des esprits. C’est très étonnant que de nombreux points puissent être transposés comme par magie dans notre monde actuel.

La présentation de quelques personnages archétypaux de ce monde utopique permet de se poser de nombreuses questions. Les habitants sont tous nommés avec un prénom auquel est accolé un numéro selon son « classement » dans la hiérarchie (laquelle ? l’autrice ne le précise pas mais on imagine une sorte de classement au mérite / renommée). On suit aussi bien le scientifique d’importance Henrick 19530 que son aide Alfred 6720, ou les gens de la haute Maryam 27000, ou Gustajo 25854 le représentant du Ministère Impair (garant du respect de l’ordre, enfin de la Culture). Le livre nous interroge aussi de nombreuses fois sur notre humanité, comme lors de la séance de découverte concernant la petite vieille ayant vécu à l’extérieur.

Le monde imaginé est pour nous habitants de la terre de 2024 assez effrayant, malgré tout on reconnaît de nombreux progrès : un bon système de santé, de transport, une apparente égalité de droits, pas de désagrément climatique (chaque ville contrôle quand il pleut et quand il fait soleil !), pas de nécessité de travailler, pas de guerre… Le prix à payer sera en fait beaucoup plus insidieux. Quelques éléments de technologie sont présents ça et là, comme les moyens de transport (mention ultra spéciale à l’espèce d’overboard que tout le monde utilise, atrophiant les capacités de déplacement normales… ça vous rappelle pas les personnages de Wall-E ?), les plantes de synthèse, les échantillons d’oxygène à respirer…

La nature ayant été exclue de la ville, de ses alentours (de nombreux km complètement stériles s’étendent au pied de ces villes d’immeubles et de béton), on ne la trouve que loin, et ceux qui savent chercher et réfléchissent sauront la trouver. Une allégorie qui vaut aussi bien pour notre époque. On note aussi déjà la résilience de la nature, qui n’a finalement que faire de l’homme, elle arrive toujours à se reconstruire d’une manière ou d’une autre.

Les Âmes de feu est un livre étonnant, qui réussit à nous faire prendre du recul, pour nous présenter sous une autre forme tous les excès et dangers de notre vie actuelle. Les niveaux de lecture sont multiples, mais assurément c’est un texte très important dans l’histoire du genre, ayant sans doute inspiré de nombreux auteurs de toute sorte. Prémonitoire ?

Autres avis: Yuyine,

Autrice: Annie Francé-Harrar

Éditions: Belfond

Traduction: Erwann Perchoc

Parution: 26/09/2024

Une redécouverte exceptionnelle !
Écrit en 1920 par une scientifique allemande et resté inédit en France, Les Âmes de feu prévoyait déjà la catastrophe climatique actuelle. Sidérant de clairvoyance et d’anticipation, un roman surprenant sur un sujet brûlant : la destruction de l‘environnement et les dangers qui en résultent pour l’homme. " En étudiant des échantillons de sol récoltés à proximité des métropoles, Henrik avait suivi la progression de la catastrophe. La bactérie, aussi petite qu‘utile, était anéantie en périphérie des usines. De sorte que, si des matières en décomposition se retrouvaient dans le sol, elles ne pouvaient plus être transformées en matière vivante. Les plantes et les animaux souffraient de la faim à leur tour. Seuls les humains, dans leurs tours, dans leurs habitats approvisionnés en air purifié, avec leurs aliments artificiels, pouvaient surmonter cela et y survivre. Eux seuls. « 

6 commentaires

Laisser un commentaire